Dieu a sagement agi en plaçant la naissance avant la mort ; sans cela, que saurait-on de la vie ?

Alphonse Allais

Vous ne pouvez pas toucher à mon cerveau, c'est mon deuxième organe préféré !
Woody Allen

 

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Dimanche 13 août 2006

Si vous n'arrivez pas à vous faire éditer, envoyez cette Complainte amoureuse d'Alphone Allais à votre éditrice préférée ! A Germaine Ledru par exemple. Peut-être sera-t-elle conquise et vous imprimera à 500 000 exemplaires (mais n'oubliez pas de joindre au poème un manuscrit au scénario bien ficelé, d'un style original, accrocheur dès la première page, pouvant plaire à la fois au grand public et aux critiques parisiens, aux vieux comme aux jeunes, etc.)

Oui, dès l'instant que je vous vis,
Beauté féroce, vous me plûtes.
De l'amour qu'en vos yeux je pris,
Sur-le-champ vous vous aperçûtes :
Mais de quel air froid vous reçûtes
Tous les soins que je vous rendis!
Combien de soupirs je rendis!
De quelle cruauté vous fûtes,
Et quel profond dédain vous eûtes
Pour les voeux que vous offris !
En vain je priai, je gémis,
Dans votre dureté, vous sûtes
Mépriser tout ce que je fis...
Même un jour, je vous écrivis
Un billet tendre que vous lûtes;
Et je ne sais, comme vous pûtes,
De sang-froid, voir ce que j'y mis
Ah! fallait-il que je vous visse,
Fallait-il que vous me plussiez,
Qu'ingénument je vous le disse,
Qu'avec orgueil vous vous tussiez !
Fallait-il que je vous aimasse.
Que vous me désespérassiez,
Et qu'en vain je m'opiniâtrasse
Et que je vous idolâtrasse,
Pour que vous m'assassinassiez !

Ces imparfaits du subjonctif sont légers comme des trente-huit tonnes. J'adore !

Par pierre
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Jeudi 17 août 2006

Aux commencements légendaires de ce blog, je pensais ne pas livrer mes secrets d'écriture. Mais comme je dégustais hier un filet de maquereau fraîchement pêché, j'ai compris que c'était une erreur.

Voilà donc une technique d'écriture de roman. Je ne l'ai pas essayée moi-même mais si vous suivez mes conseils à la lettre, vous aurez au bout de quelque temps un tas d'environ 100 feuilles de papier qui ressemblera à un roman.

Je postule que vous ne vivez pas de votre plume. Vous avez donc un travail et vous écrivez ou recevez des documents techniques, juridiques, financiers... Prenez n'importe lequel de ces documents, même s'il est déjà dans la poubelle - ça n'a aucune importance -, et même prenez les Pages jaunes si vous n'avez pas de poubelle sous la main, et même un roman de Marc Lévy si vous n'avez pas les pages jaunes sur votre lieu de vacances.

Comme je suis spécialiste du bruit dans les tas de tôle de récup, mon exemple sera basé sur une note technique que j'ai moi-même pondue. Cette note s'intitule Segmentarisation des ondes phospho-acoustiques en présence d'uranium 238 et de gogo-dancers - Enjeux et perspectives. Elle n'est pas drôle du tout, bourrée d'équations, truffée de références à d'autres notes chiantes ainsi que de graphiques dont la complexité n'a d'autre but que de provoquer chez mon n+1, mon n+2, etc... (infortunés destinataires de mon pensum) une hypnose propice à l'attribution rapide et méritée d'une augmentation de 154 %.

Etape 1 : changez le titre de la note. Par exemple, mettez Sexe à Macumba Beach Club Resort ou Le séminariste ne portait rien sous ses vêtements. Evitez les titres rebattus du genre A la recherche du temps perdu, Les frères Karamazov, Mme Bovary...

Etape 2 : des destinatires de la note technique, faites des personnages originaux. Par exemple, le destinataire 1 de votre note (au hasard, votre collègue de bureau) peut devenir un agrégé de technologie également rugbyman, psychopathe et amoureux de l'art toscan du XIIIe siècle ; le destinataire 2 de la note (votre n+1) peut devenir Oussama Ben Laden ; le destinataire 3 peut devenir une vielle anglaise folle de crochet et s'offrant de temps en temps un éclair au café dans un bar perdu de la Vallée de la Mort, etc. Essayez d'être cohérent tout en faisant intervenir de la variété ; fuyez les anachronismes et les invraisemblances (Jésus-Christ n'a jamais couché avec Paris Hilton).

Bon, je continue demain, je dois aller dîner avec un mien ami qui fabrique des binious. Travaillez déjà aux étapes 1 et 2 et votre futur roman partira sur de bons rails.

Par pierre
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Vendredi 18 août 2006

Résumé des étapes précédentes : prenez n'importe quel bout de papier encré, changez le titre et imaginez une série de personnages débiles.

Aujourd'hui, nous allons passer à l'écriture du roman proprement dit.

Etape 3 : chaque fois que vous rencontrez un mot dans votre document de base (5 pages environ) changez-le en un autre mot n'ayant rien à voir.

Tenez, la note à partir de laquelle je développe mon exemple commence par : "Le développement de synergies entre l'approche team-building et le trend  plus général de knowledge management devient un enjeu majeur pour l'externalisation des réseaux de neurones élasto-acoustiques dans le cadre de la loi Sarbanes-Oxley".

Peuchère, vous voyez bien qu'il faut changer quelque chose pour que ça ressemble à un roman.

Si vous souhaitez faire rêver les masses laborieuses, écrivez : "Un milliard de dollars : c'est ce que venait de gagner Samantha avec son dernier tube. Cette blonde sculpturale roulait dans sa porche chromée et des pelles à Brandon, son petit ami qui était aussi beau que riche et aussi musclé qu'amoureux d'elle, etc..."

Si vous voulez séduire les bobos parisiens, transformez l'introduction de ma note en : "Je ne sais pas ce qui m'arrivait. Mon moi avait du mal à entrer en lien avec mon égo. Mon nombril, lui, était perdu entre mon blog et mon surmoi. Et avec ça, une pénurie de concombres bio s'annonçait dans les mois à venir. C'était l'angoisse."

Il y a bien d'autres possibilités à explorer...

Etape 4 : chaque fois qu'il y a un titre, sous-titre, sous-sous-titre, faites intervenir un événement relançant l'action et développez pendant cinq ou dix pages environ. Par exemple, à la place de 2.3.4 Mise en équation du problème, écrivez : "Soudain, Samantha eut le sentiment que sa vie était vaine, que la perfection de son galbe ne lui donnerait pas le bonheur. Elle décida de manger des concombres bios pour être en harmonie avec son moi profond." Vous voyez tout le potentiel qu'il y a derrière ces deux phrases : il faut détailler pourquoi son galbe ne suffit pas à la rendre heureuse, décrire l'épicerie où elle va acheter ses concombres bios, détailler la réaction de Brandon qui ne mange que du cassoulet, etc...

Bon demain, je vous explique comment terminer le roman. Après ça, je vous donnerai des conseils pour l'envoyer à un éditeur.

Enfin, je parlerai des lettres de refus qu'envoient les éditeurs. Ah ben oui, mes billets ne s'intitulent pas "Comment écrire un bon roman"...

Par pierre
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Dimanche 20 août 2006

Résumé des étapes précédentes : en vous basant sur une note technique ou juridique (ci-après dénommée "document de base") vous avez écrit n'importe quoi.

Normalement, si vous avez appliqué à la lettre les étapes 1 à 4, Proust et Dostoïevsky ne se retournent pas encore dans leur tombe, loin s'en faut.

Il faut donc pimenter le roman avant de le conclure.

 Etape 5 : à chaque fois qu'il y avait un graphique ou une équation dans le document de base, mettez alternativement une scène torride et un meurtre sanguinolent. Exemple : à l'endroit du texte où figurait cette jolie équation (c'est moi que je l'ai faite dans ma thèse)

vous pouvez écrire : "La mère supérieure releva légèrement le coin de sa cornette pour gratter une piqure de moustique ; quelques centimètres carrés de sa tempe blanchâtre devinrent visibles. Le père abbé qui passait sur sa bicyclette à énergie solaire rougit légèrement mais se replongea pieusement dans son livre de psaumes."

Pour les scènes de meurtre, privilégiez le ressenti des meutriers par rapport aux détails anatomiques sauf si vous êtes interne en chirurgie. "Elle l'éventra avec une fourchette à poisson Christofle et il poussa un cri car il était très chatouilleux du talon d'Achille" ne fait pas sérieux.

Etape 6 : Mettez une ou deux dernières phrases passe partout, un peu pathétiques à l'image du reste du roman : "Et Samantha regarda une dernière fois cette maison qu'elle devait quitter à jamais pour n'y plus revenir car elle la quittait pour toujours sans qu'elle y revint oncques. Un nuage passa."

Le petit bout de phrase annexe ("Un nuage passa") est très à la mode en ce moment. On aime l'impalpable, la légèreté. Ca fait un très bel effet, un peu comme une verveine sans sucre après un repas à la graisse de canard.

Etape 7 : surtout, ne vous relisez pas, vous pleureriez à chaudes larmes. Imprimez votre gloubiboulga en format A8, en caractère gothiques (police 4.5), reliez avec une peau de yack séchée, glissez quelques billets de cinq cents euros ça et là.

Demain ou après-demain je vous explique comment écrire une lettre à un éditeur germanopratin ou germanosoviétique afin d'éditer votre fabuleux roman et le diffuser à 35 000 000 d'exemplaires (hors taxes).

Par pierre
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Mardi 22 août 2006

Vous avez commencé, continué et terminé un roman.

Vous l'avez fait lire à vos proches qui sont tous unanimes pour clamer leur accord sur le fait qu'il n'y a pas de divergence entre eux quant à ses qualités littéraires. C'est déjà bien, vous avez des amis très francs.

Mais ce texte, comment l'envoyer à un éditeur et obtenir de lui tout ce que vous voudrez ?

Voilà quelques pistes judicieuses.

Choisissez plutôt un petit éditeur. Les éditions de la Pléïade par exemple, sont très bien. Il faut savoir être modeste dans la vie.

Ecrivez une lettre dans le style de la suivante (pensez quand même à changer le titre du roman).

Madame, Mademoiselle, Monsieur,

Après de longues délibérations avec mon for intérieur, j'ai décidé de publier mes oeuvres complètes. Je pense commencer par un roman que je viens d'écrire en suivant les conseils mirifiques de Pierre H.

Votre maison d'édition est l'heureuse élue.

Intitulé Les frères Karamasutra(1), le manuscrit que je joins à cette lettre allie la fluidité de la phrase proustienne à la dynamique rocailleuse de SAS, la précision de Flaubert au charme populacier de Marc Lévy et la truculence de San Antonio à la hauteur de vues du grand Pascal.

L'histoire retiendra l'attention de tous. Petits, grands, illettrés, docteur en philosophie politique, tous seront littéralement scotchés par un scénario au suspense inouï. Je ne saurais trop vous conseiller de mettre en place des cellules psychologiques pour les accros à mon oeuvre, car, si j'ai le don divin de captiver les esprits, je ne veux pas la ruine du peuple de mes lecteurs.

Je vous laisse toute latitude pour savoir s'il vaut mieux faire une première diffusion à dix ou à quinze millions d'exemplaires ; j'avoue modestement ne pas être très au fait des subtilités du monde de l'édition. De même, voyez si une traduction en 35 langues suffirait dans un premier temps. Sachez que je ne ferai pas une jaunisse si nous reportons d'un an la traduction en burkinabé.

Côté argent, j'aurais besoin d'une petite avance de 50 millions d'euros sur mes droits d'auteur à venir. Voyez-vous, je suis en train d'emballer une bombasse (elle s'appelle Paris H) que j'ai draguée à la messe à St Nicolas du Chardonnet ; quelques piécettes m'aideraient à conclure en beauté.

Je joins à cette lettre un RIB et le manuscrit évoqué plus haut.

A Clichy-sous-Bois, le 22 août 2006

Robert-Alphonse Gradube

 (1) Merci à mon banquier préféré pour l'idée.

Par pierre
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