Mes voisines du dessus (1)

Publié le par pierre

Le hasard me comble de voisines du dessus tellement pittoresques que je serais ingrat de ne pas vous en parler.

Ma première voisine du dessus était une voisine du dessous. Agée de vingt-trois ans, agrégée de philosophie, elle préparait un DEA sur la métaphysique allemande du XVIIe siècle. Leipniz et Kant étaient ses deux idoles. Qu'on se le dise, cette spécialité philosophique (dont la légèreté n'a d'égal que le kougelhof farci à la saucisse à tartiner) est un sujet peu propice à la musculation des zygomatiques et, habituée aux froides et hautes colonnades de la pensée kantienne, Hortense avait du mal à établir des contacts simples avec les humains embourbés dans les basses sphères du réel.

Etait-ce les nocturnes de Chopin que mes doigts sussuraient aux cordes du piano à la nuit tombée ? Etait-ce ma façon délicate de jeter à la poubelle les cinq kilos de publicités qui encombraient ma boîte à lettre lorsque je rentrais de vacances, excédé et transpirant ? Ou la sonnerie stridente qui me réveillait aux aurores vers 10h30 du matin pour aller travailler à ma thèse, et qu'elle devait forcément entendre, elle, moniale philosophe enchaînée depuis quatre heures du matin à la Raison Pure et à la Raison Dialectique ?
Je ne le saurai sans doute jamais.

Toujours est-il qu'Hortense m'aima.

La première fois qu'elle sonna chez moi, à peine avais-je eu le temps d'ouvrir la porte qu'elle s'engouffra dans le salon où, tombant nez-à-nez avec le jeu d'échec, elle s'écria :
- C'est formidable, on pourra faire plein de parties. J'adore les échecs !!!
Je me contentai de lui offrir un thé Lipton, tout en murmurant dans le secret de mon fort intérieur le plus intime : "Eh ben cocotte, on y mettrait point un peu la charrue avant les boeufs, crévindiou ?".

Mon sens aigu de la politesse me conduisit à aller prendre un thé chez elle en retour, une ou deux semaines plus tard. J'étais curieux de savoir à quoi pouvait bien ressembler son intérieur : il était propre et charmant ; rien dans la décoration ne révélait son vice à l'exception des oeuvres complètes de Leipniz rangées dans la bibliothèque.

En dépit de ses diplômes, la conversation d'Hortense ne brillait pas de mille feux. Le temps qu'il faisait, le bruit du camion poubelle et d'autres bagatelles à vous faire compter les minutes formaient l'essentiel de la conversation.

Après cela, elle vint sonner plusieurs fois chez moi, appâtée par les sons du piano. Las, c'était une amie - appelons-là Mélusine et appelons Hector son mari - à qui j'avais prêté les clefs de l'appartement. Il est difficile de trouver les mots pour décrire la déception peinte sur le visage d'Hortense lorsqu'au lieu de ma haute et virile stature de rugbyman, elle voyait se profiler la délicate silhouette de Mélusine dans l'embrasure de la porte.

Mais le pire était à venir.

Un soir, vers 23 h, alors que j'étais en assez galante compagnie et m'apprêtais à passer du salon à l'alcôve (c'est bien dit, hein ?), on sonna. C'était Hortense, en pyjama très, très court, dans la cage d'escalier.
- J'arrive pas à dormir, je peux venir chez toi ?
Ca avait le mérite de la franchise et j'avoue que je serais absolument incapable de ce genre d'attaque à main armée. Et là, vous penserez ce que vous voudrez de moi, je sais que je suis un gros salaud, mais je lui ai dit :
- Non, désolé Hortense, je ne peux pas te recevoir à l'heure qu'il est.

J'ai oublié de préciser que les charmes d'Hortense suscitait en mon âme un émoi comparable à celui ressenti chaque été lorsque je croise Bernadette Chirac en string léopard à la Bourboule.

Je revis très peu Hortense, assez cependant pour savoir qu'elle était pourvue d'une soeur formée sur le même modèle qu'elle, mais en version mathématiques.

Un jour, j'ai déménagé.

Depuis, je ne peux croiser un livre de Kant sans avoir un petit pincement au coeur.

Publié dans Les gens sont fous

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Nicolas 09/02/2007 17:34

Malgré quelques étés passés à La Bourboule (véridique), et par chance mon âme d'enfant ne s'en est jamais meurtrie par une telle vision de chaos.Dans mon entourage lointain, une vague connaissance, de la région parisienne, est également une kantienne peu pratiquante des corps quantiques. Ignorant la vie nocturne de cette personne, je me prends à l'imaginer en situation similaire, un délice, je vous remercie pour avoir provoqué un renforcement musculaire au niveau de mes muscles zygomatiques.

roxane 03/10/2006 21:42

stv : et elles ont du poil aux pattes, beuuuuh !

STV. 03/10/2006 14:46

Fascinant. Pour un peu j'en regretterais presque de vivre au dernier étage (je n'ai donc pas d'autre voisines du dessus que les mouettes, et aucune ne porte de pyjama très court).

Max 03/10/2006 03:18

C'est ton côté phénomène qui lui a sûrement tout de suite plu à la kantienne :-)Mais ça noumène nulle part...

Martin Lothar 02/10/2006 22:03

Bernadette Chirac en string léopard ! C'est vrai que ça doit vous guérir à vie du Kant, dira t-on !
Ceci étant quand le philosophe éteint ses lumières, il n 'y voit plus que du feu, hein ! A+