Conte d'automne (2), ou : Quel stravinskien êtes-vous ?

Publié le par Pierre H

Vous savez certainement que l'extraordinaire accord initial des Augures Printaniers, presque au début du Sacre du Printemps de Stravinski, est un des objets harmoniques les plus fascinants que le XXe siècle musical ait légué à nos oreilles autant qu'à notre intellect (1).
Dans la réduction pour piano que je m'efforce de travailler avec l'un de mes brillants collègues, cet accord est composé des notes fa bémol, la bémol, do bémol et fa bémol à la main gauche et des notes sol, si bémol, ré bémol et mi bémol à la main droite. D'emblée, vous avez envie de dire que je m'émerveille à très peu de frais et que l'objet de mon émerveillement n'est, somme toute, qu'un bête accord de mi bémol septième de dominante (dans son deuxième renversement) superposé à un non moins bête accord parfait de fa bémol majeur. Fastoche.

Gravissime erreur ; cette interprétation est absolument incomplète.
Ô temps, suspends ton, vol, et vous, mouches, préparez votre petit pot de beurre.

Une des bibles stravinskiennes dont je fais en ce moment mon pain quotidien m'apprend qu'il n'existe pas moins de sept manières d'analyser le célèbre bloc sonore :

A. L'agrégat peut être identifié à un accord de fa bémol majeur auquel on superpose dans l'aigu ses trois appogiatures inférieures (mi bémol, sol, si bémol) avec un ré bémol ajouté.
B. L'inverse est également concevable : accord tonal de mi bémol majeur avec, dans le grave, trois appogiatures supérieures (fa bémol, la bémol, do bémol), l'appogiature inférieure de la tonique, ré bémol, constituant la septième ajoutée de l'accord de base.
C. Un troisième discours valorise ce ré bémol comme une septième ajoutée, mais, attention, sans implication harmonique directe - à moins qu'on ne considère l'accord mi bémol, sol, si bémol, ré bémol comme l'accord de dominante d'un la bémol théorique ou plutôt mythique, jamais énoncé ni même suggéré.
D. L'accord pourrait être polytonal : fa bémol majeur juxtaposé à mi bémol majeur.
E. L'accord pourrait être polytonal : mi bémol majeur juxtaposé à fa bémol majeur.
F. "Shifting" : simple déplacement mécanique à distance d'un demi-ton, sans égard pour la tonalité, de l'un des accords de base, dans le désir de créer une "dissonance".
G. Un dernier discours fait référence à la position des mains sur la clavier (on sait que Stravinski composait au piano), gauche et droite tombant plus ou moins "naturellement" sur le fa bémol des touches blanches et le mi bémol majeur septième des touches noires.
 
Alors, vous êtes vous plutôt A, B, C, D, E, F, ou G ? Je pensais proposer le test à Elle - ça changerait des sempiternels questionnaires psycho.
Si vous arrivez à comprendre réellement le sens des options A, B, C, D, E, F ou G, vous êtes un mutant comme Pierre H et certains de ses amis musiciens. Allez voir un psychiatre rapidement.
Si vous avez envie de dire "Ta mère, elle mange des pistaches en short avec Sarko à Paris-Plage et tu nous gaves avec ton accord.", rassurez-vous, vous êtes parfaitement normal(e).
 
Et moi dans tout ça ?
C'est là que je vais enfin pouvoir caser la moralité de mon conte d'automne : il ne faut pas restreindre à priori le nombre de solutions à une question posée. La vérité est souvent dans une autre dimension, qui du reste n'exclut pas les autres.

Par exemple, dans le cas de l'accord de Stravinski, 
je vois une alternative qui me satisfait pleinement : le ré bémol et le mi bémol de l'accord de main droite sont respectivement la sixte et la septième majeure de l'accord de fa bémol joué à la main gauche, tandis que le sol (bécarre) et le si bémol en sont la neuvième augmentée et la onzième majeure, tout simplement (bien entendu, le renversement place ces deux dernières strates avant la sixte et la septième majeures, lol ;-) ). Voilà, c'est pas plus compliqué que ça.
 
Bien sûr j'aurais pu intituler cet article "onanisme musicologique".


(1) Je vous recommande l'enregistrement de Pierre Boulez, ou encore celui de Pierre Monteux si les vieilles prises de son ne vous font pas peur.
 

Publié dans Spiritualité

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Plouvier 15/10/2011 13:31



Il y a aussi l'analyse d'Olivier Messiaen. Il nomme cet incroyable accord "accord-bruit". La dissonance est trop forte, l'ambiguïté trop vive, cela décourage l'oreille de l'analyser. Reste sa
valeur de bruit ou "d'accord sale" qui renforce le caractère percussif, et donc rituel, de la danse des Augures. Cette façon de voir, en prise directe avec les effets réels de la perception,
tranche le noeud gordien dont vous témoignez. Cordialement.



myrtille 10/10/2007 23:02

C'est bien la première fois qu'on me dit que je suis parfaitement normale...

pierre 10/10/2007 14:45

Si D ou E étaient bons, l'accord de fa b majeur serait noté en mi majeur ; et puis la polytonalité au sens de Milhaud n'est vraiment pas dans le genre de Stravinski, même si certains agrégats pourraient y faire penser ! Mais ce n'est que mon humble opinion...

Arsene 10/10/2007 13:33

Après un teasing de la mort qui tue, voilà un article de poids (mais quel poids ? celui de la plume ou du plomb ?). Au regard de la date de composition, le D et le E se défendent très bien (cf. aussi Milhaud...). Mais le point G est aussi très sympathique...Diantre, suis-je moi aussi en train de devenir un psychotique de première grandeur ????

marie pierre 10/10/2007 08:27

...et bien, finalement, je m'abonne à "Elle".