Dieu a sagement agi
en plaçant la naissance avant la mort ; sans cela, que saurait-on de la vie ?
Je le dis d'emblée : n'allez voir La graine et le mulet que si vous venez d'avaler une boîte d'anxiolitique et des cachets contre le mal de mer. N'ayant malheureusement pas pris ces sages précautions, je suis sorti de ce film à la fois exaspéré par un réalisme souvent vulgaire et rarement constructif, et l'estomac tout chaviré par le jeu de la caméra qui semble portée par un hyperactif souffrant d'Alzeimer, technique permettant de passer rapidement et indifféremment d'une dimension à l'autre de l'espace, en passant par un gros plan sur des dents pleines de couscous. Oui, je suis pour que le cinéma tourne souvent le dos à un style trop lisse. Oui, l'art doit aborder la vie dans ce qu'elle a de moins idéalisé. Oui, la vie des immigrés sur un port a sa richesse et sa poésie. Oui oui oui, mais là, non. Là, je dis non. Même les épaisses couches de bien-pensance téléramesque qui jonchent encore mon jugement esthétique n'y peuvent rien : ce film m'est insupportable.
It's a free world de Ken Loach, à même niveau de gauchisme assumé, tire cent fois mieux son épingle du jeu. Ken Loach ne considère pas que réaliser un story-board intelligent avant de tourner un film porte atteinte au message qu'il veut faire passer. Aussi son message passe bien. C'est fort, concis, efficace, juste ce qu'il faut. Ce ne sont pas des arrières gorges pleine de couscous que Ken Loach nous montre, mais les bas-fonds de la jungle économique. Angie est magnifiquement jouée, tour à tour victime et proxénète. La scène ou elle s'affranchit définitivement de toute morale est mémorable.
Enfin La visite de la fanfare atteint à ce que je préfère dans l'art : la poésie. Un petit orchestre égyptien un peu paumé échoue par erreur dans une ville israélienne perdue dans les sables, sorte de Désert des Tartares du XXIe siècle. Il y a là l'impalpable de Lost in translation, les touffeurs de l'orient, des visages magnifiques, la vie qui palpite sous les notes et surtout le silence : car malgré le titre la musique n'est pas au premier plan. Plutôt l'atmosphère, les regards. Le silence. Le réalisateur a réussi a filmer l'inneffable. Poésie et enchantement ! Et on ne s'ennuie jamais. Et c'est souvent très, très drôle. Et c'est beau. Et...
Que vis-je en faisant la queue ? Un écriteau où figurait le texte suivant :
Veuillez attendre ici qu'un guichet se libère.
Extase, miracle, joie, c'est encore Noël ! Veuillez attendre ici qu'un guichet se libère. Un alexandrin parfait, de surcroît en 2/2/2 3/3, comme je les aime, comme "Le gouffre a toujours soif, la clepsydre se vide*..." était donc né sous la plume d'un postier ou d'une postière. Veuillez attendre ici qu'un guichet se libère. Je commençai à léviter, extasié par le niveau de recrutement des administrations françaises, lorsque mon tour arriva.
La Poste s'étant fendu d'un effort poétique en ce début d'année, il me sembla inconvenant de m'adresser en prose à ses employé(e)s. Je posai ma pile de lettres sur le guichet et attaquai, en adoptant une posture théâtrale du genre Sarah Bernhardt dans l'Aiglon :
Las, il est loin, déjà, le temps des réveillons,
Ses huîtres, ses foies gras, et ses caviars osciètres !
Pour dûment affranchir cette pile de lettres
Je voudrais un carnet de timbres vermillons...
Vous m'excuserez ces vers un peu faciles, mais je vous défie de faire mieux, à brûle-pourpoint, avec à la main des paniers de légumes pour faire la soupe. J'aurais pu continuer assez longtemps si la postière ne m'avait arrêté. Or elle m'arrêta. Et elle ne m'interrompit pas en disant : "Ah, de grâce laissez, je suis fort chatouilleuse !" ou "Mon Dieu, que de ces vers la mesure est exquise !" mais (la transcription est phonétique) :
- Heing ? Quéssiveut, çui-là ?
Encore une fois la pluie triste de l'incompréhension venait dissoudre les élans de mon coeur. Je battis en retraite.
- Je voudrais un carnet de dix timbres, chère madame.
Elle me donna les timbres. Magnanime, je tendis un billet de 300 euros et partis sans réclamer la monnaie.
Voilà, 2008 commence mal. Personne ne me comprend. Bouhhhh. Bonne année quand même, et vive la Poste.
* Un cadeau surprise offert à la première personne qui trouve (sans passer par Google, évidemment) d'où sort ce vers.
L'an dernier je n'avais pas été très sage à la messe de minuit. Cette année je me suis racheté une conduite en m'installant avec ma famille sur un banc tout au fond de l'église.
C'était la messe de minuit de 19h30, destinée aux familles avec des jeunes enfants, ce qui n'empêche pas des tas de gens de s'y rendre même sans jeunes enfants, pour des raisons bassement
matérielles d'huîtres à gober et de cadeaux à ouvrir.
La messe des enfants présente toujours des aménagements un peu particuliers. Certes, l'Evangile de Noël y est toujours conservé. En revanche, au lieu des lectures de l'Ancien
Testament, du psaume et d'une probable lettre de Saint Paul Apôtre, nous avons eu droit cette année à un petit conte. Celui-ci nous détaillait l'histoire - ça ne s'invente pas
- de Zéphyr le Petit Mouton.
Zéphyr est un petit mouton qui
aime à gambader dans les vertes prairies avec ses amis moutons. (Tout ça est mimé par les enfants du catéchisme déguisés en moutons.) Zéphyr voit un vol de charmants papillons
argentés et les suit. (A cet instant d'autres enfants promènent des papillons en papier d'alu dans l'église.) Puis Zéphyr voit des fleurs chatoyantes. Puis de jolis arbres.
C'est exquis, n'est-ce pas ? Après diverses péripéties aussi palpitantes que celles-là, Zéphyr le Petit Mouton voit... voit... allez devinez, c'est facile. Il voit une
tortue Ninja ? Un troupeau de Pokémon ? Harry Potter ? Que nenni ! Il voit... Il voit une grande lumière, et une crèche et - alors là, il fallait y penser - il voit le petit Jésus, entre le
boeuf et l'âne. Comme Zéphyr est en possession d'un doctorat de théologie du séminaire pontifical de Rome (du moins est-ce ce que j'ai déduit, vu la sagacité de sa réaction) il comprend
instantanément qu'un Sauveur nous est né. Puis il s'agenouille au milieu des anges, des boeufs, des ânes, des fleurs et des papillons. A son image, nous sommes invités à nous
abimer dans la pure contemplation de ces mystères sacrés.
Du côté musical, mon petit village n'a pas les moyens de se payer J.S. Bach à l'orgue. L'organiste titulaire est un vieux monsieur qui a l'art de transformer n'importe quelle partition en
paraphrase sauvage du Sacre du Printemps. La dame animant les chants a une vision identique de l'interprétation d'un cantique. Chante-t-elle faux ? Ce serait manquer à la charité
que de l'affirmer. Son vibrato explore un ambitus assez large pour inclure la note juste - certes entourée d'un halo impressionniste de sons évoquant, avec un réalisme rare, la
chouette hulotte en période d'accouplement.
Je rassure mes lecteurs communistes, athées ou zoroastristes : coiffée de pareilles couronnes d'épines musicales, il y a peu de chance que la religion devienne l'opium du peuple du
XXIe siècle. Quand à Zéphyr le Petit Mouton, il révèle clairement les connections secrètes existant entre Jésus et le marché mondial du LSD.
Joyeux Noël quand même !
Probablement non.
Et tant mieux, car la nouvelle mise en scène de Morts sans sépulture, de Jean-Paul Sartre, condense au maximum l'action dramatique de cette pièce et se libère avec brio de ce tropisme didactique qui est l'écueil du théâtre sartrien. Décor réduit, éclairages au scalpel, acteurs vibrants, mise en scène efficace : le message passe instantannément, viscéralement. L'oeuvre est servie au mieux par une troupe d'amateurs qui mériteraient largement une place au off d'Avignon.
Au cas malheureux où vous ne sauriez pas de quoi parle Morts sans sépulture, en voici un bref résumé. Imaginez une pièce de Feydeau, drôle à souhait. Enlevez ensuite tous les ressorts comiques, les cocottes, les valets indiscrets, les amants dans le placard, les maris trompés, les quiproquos et enfin le décor bourgeois. A ce stade, et si vous avez respecté ma recette, il ne reste normalement que la scène vide éclairée au néon, et les acteurs. Transposez l'action dans les bureaux de la milice, dans le Vercors, pendant la dernière guerre. Cinq résistants et leur chef. Parler, ou pas : telle est la question. Chacun répond à sa manière, avec son corps, avec ses convictions, avec ses doutes et surtout : comme il peut. Cinq hommes et une femme, Lucie, poignante.
Plusieurs idées sont excellentes. Par exemple faire jouer le rôle de François, l'adolescent, par une jeune femme. La fragilité de l'adolescent en est exaltée, magnifiée. Le cri strident de François, qui ouvre la pièce, strie le silence comme un éclair déchirerait un ciel de plomb. Les scènes de torture sont rendues avec une puissance époustoufflante, par le seul effet de la parole et de l'éclairage, car les bourreaux sont toujours absents. Ils ne sont que des voix, des bruits, et cette polka lointaine, tragique par sa frivolité hors de propos.
On ressort bouleversé par cette heure de théâtre pur.


C'est au Théâtre Pixel, dans le 18ème.
samedi 15 décembre, 21h
dimanche 16 décembre, 17h30
vendredi 21 décembre, 21h
samedi 22 décembre, 21h
Informations et réservations sur : http://eclair.cie.free.fr/
Pas plus tard qu'avant-hier, je prenais un Falcon pour aller à une petite réunion à
Marseille. Dieu merci, l'embarquement de Dassault Falcon Service se situe non pas à Orly ou Roissy, mais au Bourget où vous attendent de luxueux salons pourvus en confortables canapés, en revues
diverses et d'un bar à volonté. Passons, ces petits détails sont la base, n'est-ce pas ? Mais pour prendre mon jet à 07h30 j'ai dû commander mon taxi à 5h... sans quoi les bouchons dûs aux
grèves m'eussent à coup sûr bloqué. J'aurais peut-être dû prendre un avion Air France, et même peut-être un train, avec de vrais Français dedans, peut-être même des gens qui votent à gauche.
Bref, vous imaginez le tableau. Que cela soit dit haut et fort : les grèves m'ont obligé à me lever à 4h15.L'enfer a continué : à peine l'avion décollé, l'hôtesse avait oublié de mettre le chauffage. Un air glacé me soufflait dans les pieds. J'approchais de la détresse, constatant une fois de plus que les bons domestiques se font rarissimes. Heureusement l'hôtesse s'aperçut de cet impair et mon petit-déjeuner me fut servi chaud, alors que régnait une agréable température dans la cabine.
Las, le plateau du petit-déjeuner ne faisait pas exactement la taille de ma tablette, et de surcroît les viennoiseries, le pain, les confitures, les compotes et le thé menaçaient à tout moment de tomber sur ma lecture - la cotation de la bourse de Francfort si je me souviens bien.
Enfin la confiture n'était pas à l'orange amère mais à l'abricot.
Dans des moments comme ça, il faut avoir une grande foi en la vie et en l'Homme pour ne pas devenir misanthrope : et je restai impassible face à l'adversité.
(Tout ceci est véridique.. seul détail : je suis "obligé" de faire ce genre de trajets pour mon boulot. Par ailleurs je suis à découvert le 15 du mois. Arf.)
Le Blog de Pierre